Intervention de Pierre-Yves Mahieu sur Ille-et-Vilaine 2035

Oui, l’aménagement d’un territoire doit se penser sur le temps long, l’aménagement d’un « méritoire » aussi !

 

Parce qu’il n’existe pas de « statistiques du futur », on ne dispose que d’études, de points de vue, d’analyses, d’opinions… plus ou moins raisonnés, éclairés, argumentés ; plus ou moins transparents ; plus ou moins intéressés ; plus ou moins contreversés…

Pourtant, et c’est le sens de la réflexion Ille-et-Vilaine 2035, le futur est en partie prévisible ou anticipable… mas en partie seulement, car :

– si les facteurs moteurs du futur s’ancrent dans les évolutions passées et dans le présent : dynamiques profondes, ancrages culturels, rythme des évolutions techniques, comportement des acteurs, conséquences d’innovations ou de changements…

– il demeure une part significative d’incertitudes quant : aux transformations profondes (démographie, structures familiales, rapport à la production agricole et aux besoins alimentaires, attentes en termes de santé et de sécurité…), aux innovations (microélectronique, numérique, nanotechnologies, ingénierie génétique,…), aux ruptures réglementaires ou technologiques ; mais aussi aux catastrophes et accidents sanitaires… ou encore à la volonté et aux besoins des hommes ! 

S’agissant de s’appuyer sur un scénario-cible dont le but affiché est de définir une vision partagée de l’avenir souhaitable, de choisir des orientations et d’identifier des leviers susceptibles d’être déclinés… il me semble manquer nombre d’éléments pour assurer cette forme indispensable de continuum permettant réellement de passer de l’anticipation à l’action. 

En effet il aurait fallu, et il faudra, répondre plus concrètement à un minimum de quatre questions qui s’enchaînent :

1) que peut-il se passer demain et pourquoi ? L’approche du diagnostic démographique et économique, comme le repérage de disparités territoriales où se cumulent perte de population, pauvreté et vieillissement relèvent plus du simple constat… sans qu’apparaissent de réelles explications sur l’origine de celui-ci et les remèdes à apporter. 

2) que peut-on faire ? Il n’apparaît pas clairement un centrage sur les compétences actuelles du Département, n’y a-t-il pas là un risque d’incapacité objective à imaginer et voir trop large… y compris si les autres acteurs jouent leur propre rôle de façon détachée ? Les évolutions institutionnelles ne semblent être intégrées aux champs des possibles. 

3) que va-t-on faire ? Le cadre « Ille-et-Vilaine 2035 » ne définit pas le « quoi » et se limite à apparaître comme un cadre de référence… au fur et à mesure… alors même que, selon Michel GODET, « la bonne prévision (prospective) n’est pas celle qui se réalise, mais celle qui conduit à l’action ». Rien n’est appréhendé aujourd’hui, il n’y a pas de plan d’actions décrit. 

4) comment le faire ? Rien n’est indiqué… mais en plus, des conditions d’action sont conditionnées à des hypothèses indépendantes de la seule capacité d’action du Département en termes de gouvernance comme d’initiative et d’expérimentation… 

Si une des dimensions clés des démarches collectives de prospective stratégique consiste à initier des processus qui préparent les esprits aux changements attendus, possibles, nécessaires, ou inéluctables… alors, il y a des incohérences à corriger, je citerai deux exemples :

– qu’est-ce qui permet de retenir que les emplois des grandes filières ou des entreprises locales profitent aux actifs du Département, que le salaire moyen des femmes soit le même que celui des hommes, avec la poursuite de la dynamique démographique, le développement d’un télétravail particulièrement délocalisable ou la concentration capitaliste des entreprises et des groupes qui accroît le risque d’éloignement des centres de décision.

– qu’est-ce qui peut faire croire que le développement des circuits courts agricoles puisse augmenter l’emploi au sein des 6 839 exploitations agricoles, ou des entreprises agroalimentaires à l’heure d’un agribashing généralisé qui culpabilise sans raison, ni discernement ceux qui aujourd’hui font l’agriculture française… qui pour la troisième année consécutive est déclarée la plus durable du monde !